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Durant toute leur mandature, et plus encore avant les législatives, les élus cherchent à modifier la page qui les concerne, quitte à enfreindre les règles de l’encyclopédie communautaire en ligne.
Par et
Temps de Lecture 7 min.
Quand un article de Mediapart met en cause, le 5 mai, Patricia Mirallès pour l’usage de son enveloppe de frais de mandat à des fins personnelles, la députée (Territoires de progrès) de la première circonscription de l’Hérault affirme sur Twitter : « Je n’ai rien à cacher. » Au même moment, dans l’ombre, son équipe parlementaire s’occupe de modifier sa page Wikipédia, qui mentionne déjà ces révélations embarrassantes. « Pmiralles34 », un utilisateur enregistré pour l’occasion sur l’encyclopédie, s’évertue à effacer le passage incriminant pour le remplacer par un compte rendu de l’activité parlementaire de Mme Mirallès durant l’année 2021. Une opération – un peu trop visible – de dissimulation ? « Non, répond au Monde un de ses collaborateurs à l’Assemblée. Il y a eu des modifications de la page, qui était à notre sens partiale, parce qu’incomplète. »
La petite croisade numérique de l’équipe parlementaire de la députée n’a rien d’exceptionnel. Les contributeurs de l’encyclopédie en sont bien conscients : très visibles et bien référencées dans les résultats des moteurs de recherche, les pages Wikipédia représentent un enjeu important de communication pour les députés. Selon le décompte du Monde, réalisé à partir des historiques de modifications Wikipédia, plus de 50 % des pages des députés de la législature sortante (2017-2022) ont été modifiées au moins une fois par l’élu lui-même ou par un membre de son entourage proche – un assistant parlementaire, dans la plupart des cas. Un comportement qui entre en contradiction avec les règles de l’encyclopédie en ligne.
Certains députés remanient l’article les concernant en ajoutant de nombreux détails magnifiant leur action parlementaire. En avril 2022, la page de Bérangère Couillard, députée La République en marche (LRM) de la 7e circonscription de Gironde, a ainsi été agrémentée par son équipe de plusieurs phrases sur son parcours politique, truffées de détails sur sa participation à des délégations parlementaires ou sur l’organisation de réunions publiques. En février, un assistant parlementaire a tenté de tirer un bilan extensif de la mandature de son député, le socialiste Alain David (Gironde), en campagne pour sa réélection. Quelques mois plus tôt, c’est la page du député de La France insoumise (LFI) Michel Larivé (Ariège) qui avait subi un important ripolinage : son collaborateur stagiaire s’était efforcé de détailler le contenu de ses questions écrites, amendements et propositions de loi.
Au cours de leur mandature, au moins 131 députés ont gonflé leur page Wikipédia en y apportant des détails parfois dispensables, comme la description des « petits boulots étudiants » d’Adrien Quatennens (LFI), la liste intégrale des groupes d’amitiés auxquels a participé Alexandra Valetta-Ardisson (LRM) ou la sensibilité « humaniste et progressiste » d’Audrey Dufeu-Schubert (LRM).
Pendant que certains assistants s’occupent à faire briller la page de leur député – au point qu’elles s’apparentent plus à un curriculum vitæ qu’à un article encyclopédique –, d’autres ont pris le pli inverse, en s’employant à supprimer tout élément défavorable, taillant dans le texte à grands coups de ciseaux, effaçant tout ce qui pourrait ressembler à une controverse ou un bouche-à-oreille négatif.
En septembre 2017, une assistante parlementaire veut ainsi faire disparaître l’agression à coups de casque d’un cadre du Parti socialiste par son employeur, le député (ex-LRM) M’jid El Guerrab, arguant que l’information n’a pas sa place sur Wikipédia puisque « l’enquête est en cours » – l’élu a, depuis, été condamné à trois ans de prison et deux ans d’inéligibilité et a fait appel. Entre octobre 2021 et mars 2022, l’équipe parlementaire de Pierre Cabaré (LRM) tente, avec au moins deux comptes, de supprimer plusieurs paragraphes sur les accusations de harcèlement et d’agression sexuels dont il est l’objet et ses condamnations judiciaires.
Plus anodines en apparence, certaines tentatives de caviardage illustrent l’acharnement de certaines équipes parlementaires à lisser le profil numérique de leur député. Comme lorsque l’utilisateur « AFBrunet » efface un paragraphe sur les mauvaises « qualités managériales » de la députée Anne-France Brunet vis-à-vis de ses collaborateurs relatées par la presse, qualifié de « passage à charge ». Ou quand l’assistant de Sébastien Chenu (Rassemblement national, RN) efface les critiques de ceux qui, au sein de son propre parti, dépeignent le député en Rastignac de Marine Le Pen.
Certaines suppressions confinent à l’insignifiance : Raphaël Gauvain (LRM) efface sa relation familiale avec son beau-père, l’ancien ministre de la justice Dominique Perben (le député affirme qu’il « ne sait pas pourquoi [son collaborateur] aurait voulu enlever cela ») ; un contributeur proche du député Jean-René Cazeneuve (LRM) gomme le parcours politico-économique de la fille de l’élu, conseillère d’Emmanuel Macron ; l’assistant de Stanislas Guerini efface le fait qu’Ismaël Emelien, un ancien conseiller de l’Elysée, ait été témoin de son mariage
Outrancières ou plus discrètes, ces nombreuses retouches « sont de bonne guerre », estime Fabricio Cardenas, bibliothécaire de métier, et l’un des principaux contributeurs de l’encyclopédie en français. « Les communicants cherchent à mettre le député en valeur », observe-t-il. Ce phénomène semble toucher particulièrement les députés macronistes, dont au moins 63 % ont cédé à la tentation de modifier leur propre page. Beaucoup plus que les socialistes ou les Républicains, qui ne sont que 29 % à l’avoir fait de façon manifeste. Une tendance qui s’explique par « l’absence de militants historiques » au sein du parti présidentiel, avance Authueil, contributeur particulièrement actif de l’encyclopédie. « Si les collaborateurs parlementaires de LRM ne s’occupent pas du maintien des pages de leurs députés, qui le fera ? », s’interroge cet ancien assistant parlementaire.
La partialité de ces nombreux contributeurs, dont l’activité fluctue au gré des péripéties politiques de leur élu, contrevient à l’un des principes fondateurs de l’encyclopédie en ligne : la neutralité de point de vue. « Ecrire sur soi-même en restant neutre est très difficile, voire impossible, explique Jules*, l’un des administrateurs du Wikipédia français. La neutralité impose des articles qui doivent faire une synthèse de sources de qualité. » Un principe méprisé par Esteve Vaills, proche collaborateur du député (LRM) des Pyrénées-Orientales, Romain Grau : « La page de M. Grau est faite pour les Parisiens dans la presse, estime cet ancien journaliste devenu communicant. Une page Wikipédia, c’est forcément de la pub. »
Cette volonté de garder le contrôle sur leur image numérique passe rarement inaperçue. L’encyclopédie en ligne, collaborative, repose sur une communauté de contributeurs bénévoles, qui peuvent se muer en patrouilleurs pour surveiller l’activité des autres utilisateurs de Wikipédia, avec une attention toute particulière pour les pages politiques. Ils veillent, notamment à l’approche des législatives, à la bonne tenue des articles des députés, censés garder un ton encyclopédique et éviter les formules (trop) complaisantes. « [Le contributeur] avait transformé la page Wikipédia en un tract politique », déplore ainsi un wikipédien sourcilleux, en sabrant un paragraphe flatteur ajouté à la page d’une députée. « On ne regarde que les modifications, pas la personne. A partir du moment où l’information n’est pas déformée, où les faits n’ont pas été choisis de manière biaisée, on garde », tient à souligner Authueil.
Si l’article n’est pas impartial, les patrouilleurs de Wikipédia disposent de plusieurs armes. Ils peuvent annuler les modifications d’un utilisateur pour revenir à la version antérieure de la page, réduisant à néant en quelques clics le travail d’un assistant parlementaire. Ils peuvent aussi apposer un large bandeau coloré en tête d’article pour prévenir le lecteur de la nature laudatrice de l’article, voire – arme ultime – bloquer toute modification de la page pour éviter les éditions intempestives pendant un certain temps.
La plupart des modifications partisanes font l’objet d’un examen attentif, mais certaines passent au travers les mailles du filet. C’est, par exemple, le cas de la page du député Jacques Marilossian (LRM) : son contenu, écrit par un de ses collaborateurs parlementaires, détaille par le menu les prises de position du député. A date de publication, l’article semble assez loin du but encyclopédique et synthétique qu’impose habituellement Wikipédia à ses contributeurs.
Comme le fait remarquer Jules*, ces contributions biaisées sont tout de même « moins gênantes quand c’est transparent ». Certains assistants, bons élèves, signent leurs contributions en précisant qu’elles émanent de « l’équipe parlementaire » ou du « collaborateur du député ». Mais la transparence n’est pas toujours de mise sur Wikipédia, où n’importe qui peut modifier d’un clic un article encyclopédique, sans avoir à s’identifier. Si le site a rendu obligatoire l’identification des comptes rémunérés (sous peine de finir bloqués), il n’est pas rare que les équipes parlementaires ignorent cette règle en se dissimulant.
Ainsi, l’équipe de Karine Lebon, députée (divers gauche) de La Réunion, a fait usage de plusieurs comptes aux noms sibyllins (Snow974, Sceptique974, etc.), qui correspondent parfaitement à la définition wikipédienne des « faux nez » , ces comptes multiples gérés par le même utilisateur pour contourner les blocages et « tromper la communauté ». Sur la page du député (LFI) Loïc Prud’homme, quatre comptes pseudonymes partageant la même adresse IP (un identifiant qui renvoie vers l’emplacement géographique de la connexion) ont « inséré plusieurs paragraphes qui ne sont pas de nature encyclopédique », avant d’être détectés par un administrateur tatillon.
D’innombrables modifications émanent aussi de comptes totalement anonymes, identifiés par leur seule adresse IP, et donc impossible à relier à un élu. Le Monde a toutefois dénombré une centaine de pages de députés modifiées par un compte anonyme provenant de l’adresse 195.68.34.126… qui correspond aux locaux de l’Assemblée nationale. C’est ainsi qu’en février 2021 un utilisateur installé dans un bureau du Palais-Bourbon a subrepticement tenté d’effacer la qualification d’« extrême droite » accolée à la Ligue du Sud, le parti de la députée vauclusienne Marie-France Lorho.
Le caviardage de pages politiques n’est-il finalement qu’un sport amateur, pratiqué par des collaborateurs aux tactiques faciles à déjouer ? Pas forcément, mettent en garde les administrateurs wikipédiens, qui alertent sur l’existence d’agences de communication spécialisées en réputation numérique, très habiles pour agir en restant sous les radars. « Certaines s’y connaissent vraiment. Et quand elles rentrent en jeu, il est beaucoup plus dur de les détecter », explique Jules*. Quelques-unes ont bien été repérées au fil du temps : trois comptes liés à la Gantzer Agency, fondée par le conseiller en communication éponyme de François Hollande, ont été repérés alors qu’ils modifiaient l’article du député (LRM) du Val-de-Marne, Laurent Saint-Martin. Cette chasse aux manipulations devient toutefois de plus en plus complexe, car « les agences de com s’améliorent fortement et sont très au fait du fonctionnement de Wikipédia », admet le bibliothécaire Fabricio Cardenas, avant de se rassurer sur la capacité des politiques à travestir l’intention encyclopédique de Wikipédia : « D’une manière générale, il y a quand même une éducation à faire sur le monde numérique : les politiques sont complètement largués. »
Comment nous avons travaillé
Pour cette enquête, Les Décodeurs ont extrait l’historique des révisions de chacune des pages Wikipédia des députés sortants de la législature 2017-2022, et examiné les utilisateurs à l’origine des révisions de ces pages.
Pour établir notre corpus, nous nous sommes concentrés sur trois types de contributeurs :
Sur cette base, nous avons calculé que 51,4 % des pages ont été modifiées par un député ou son équipe parlementaire. Un chiffre auquel on peut ajouter 19,6 % de pages qui présentent une forte suspicion de modification par une équipe parlementaire, sans preuve absolue.
N’hésitez pas à contacter de façon sécurisée notre équipe enquêtes, qui se tient à votre disposition pour échanger avec vous si vous disposez d’informations ou de documents d’intérêt public.
Luc Martinon et Jérémie Baruch
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